Gourcuff : loin des projecteurs et plus près de la lumière

17/09/2015

Y-Gourcuff2011En 2010, dans l’ambiance encore fumante des cendres de Knysna, le journal L’Équipe avait publié un livre blanc intitulé « 101 propositions pour le football français ». Marc Planus, l’ancien défenseur international des Girondins de Bordeaux, faisait partie des 83 « contributeurs » de cet ouvrage vite oublié. « Le football n’est plus seulement une formidable école de la vie. Il est aussi devenu un tremplin social. Il offre une ascension tellement fulgurante que des parents spéculent sur la réussite de leur enfant. S’il y parvient, les rôles sont inversés. A vingt ans, un gosse devient le « gérant » de la famille, par la seule magie du pouvoir de l’argent » expliquait le Girondin.

Et d’interroger : « Comment voulez-vous qu’après avoir vécu cette prise d’otage familiale, un jeune footballeur sorti de nulle part ne se retrouve pas en perte de repère dans une société tout entière dévouée au culte de l’individualisme ? Comment s’étonner que certains joueurs sont peu éduqués et qu’ils s’expriment mal alors qu’ils ne sont que le fruit d’une éducation scolaire parcellaire et de parents démissionnaires ? » Marc Planus préconisait de remettre l’éducation et la notion de sport comme source de plaisir, pas de profit…

Cinq saisons en hiver

Cinq ans plus tard, à l’heure où la France se prépare à accueillir l’Euro 2016, les consciences se sont éveillées mais le chemin à accomplir parait encore bien long… Qui sera Anthony Martial dans trois saisons alors qu’à 19 ans, son transfert de Monaco à Manchester, pour 80 M€, vient de défrayer la chronique ? La machine à fabriquer des enfants perdus fonctionne encore à plein… Même ceux qui ont bénéficié d’un environnement familial très averti, cultivé et donc préparé, ne sortent pas indemnes de la grande lessiveuse.

Qu’est devenu Yoann Gourcuff depuis 2010 et l’époque où il jouait à Bordeaux avec… Marc Planus ? Cinq ans de vie de footballeur après (un bail pour un sportif de haut niveau), Yoann vient de signer à Rennes, son « club formateur », comme s’il avait eu besoin de revenir aux sources…

A des racines bretonnes qui lui rappellent l’essentiel parce qu’un être humain bien constitué ne peut pas prétendre à grand-chose s’il ne sait plus d’où il vient et où il va.

« Être ou ne pas être »

Gourcuff à Rennes (et cela aurait également été le cas à Guingamp) vient y chasser ses fantômes et le fantôme qu’il a fini par devenir lui-même. Sachant que son talent n’a jamais disparu, peut-on lui souhaiter autre chose que d’y retrouver la plénitude de ses moyens et cette indispensable régularité qui fait « être ou ne pas être. »

Transféré de Bordeaux à Lyon pour 22 M€ durant l’été 2010 (salaire annuel de 7,6 M€ soit un mensuel proche de 350 000 €), Yoann Gourcuff a bien consenti une importante baisse de salaire mais son image de jeune homme idéal et de successeur annoncé de Zidane s’est brouillée et assombrie. A l’OL, 20 blessures et 645 jours passés loin des terrains ont tout ravagé. Cinq saisons qui ressemblent à l’hiver. Jusqu’à l’enlisement, jusqu’à l’acharnement, jusqu’aux caricatures provocatrices (offre des Gars de la rive de Locquirec, club de district en Bretagne), la médaille ne semble plus qu’un revers. Gourcuff connaissait pourtant le danger : « Les valeurs du sport sont celles de la vie, les émotions, la sensation simple de s’épanouir dans un geste, ou plus encore dans une action collective… Dès que l’on s’éloigne de ces valeurs, le plaisir et la performance, indissociables en sont altérés », expliquait-il en 2010 dans l’agenda scolaire sports et valeurs. 

Le Breton porte sa part de responsabilité dans ce naufrage mais n’est-ce pas aussi l’échec d’un système ? Combien d’autres talents moins médiatiques que lui ont-ils subi le même sort ? Boulimique, le football dévore même ses enfants gâtés. A 29 ans, Yoann Gourcuff quitte donc les projecteurs dans l’espoir de mieux retrouver la lumière.

Philippe PERON.