Chez Romain Barras c’était de père en fils

05/10/2015

romain-barrasIl était une fois mon école du sport :
Chez Romain Barras c’était de père en fils

Interview et confidences. Médaillé d’or en 2010 au championnat d’Europe à Barcelone en décathlon, Romain Barras raconte son enfance sportive et le partage d’une passion familiale presque exemplaire. L’histoire de la construction d’un homme et d’un champion complet désormais prof d’EPS.

Romain, peut-on dire que le sport fait partie de votre vie depuis l’enfance ?

« Le sport ? Oui, il fait partie de moi depuis tout petit. Il m’a fait grandir et m’a accompagné. Il toujours fait partie de ma vie. J’ai commencé le sport et l’athlétisme grâce à mon papa qui était athlète et prof d’EPS. Il m’a fait commencer à l’âge de trois ans en mettant des boîtes de lessive dans le couloir de l’appartement et je faisais des courses de haies dans cet appartement. »

C’était de l’entraînement sans le savoir ?

« Non. L’entraînement a commencé plus tard au moment où je me suis dit que je pouvais espérer faire quelque chose. Sinon, c’était un amusement avant tout et c’est comme ça qu’il faut voir la pratique sportive. C’est avant tout un plaisir qui doit être présent à tous les instants et qui doit être le moteur de chaque instant. Si on s’emmerde à faire du sport, autant arrêter. »

Quels souvenirs avez-vous de vos débuts ?

« J’ai suivi mon père sur le stade. J’allais avec lui parce qu’il s’entraînait. J’ai fait un apprentissage par imitation. J’imitais mon père. Il courait vite, je courais vite. Il lançait le javelot, je prenais un manche à balai pour faire pareil. C’était entre 3 et 7 ans. Après, j’ai eu ma première licence au club de Calais. Une première licence qui était falsifiée car j’étais normalement trop jeune. On ne pouvait être licencié qu’à 9 ans et j’avais deux ans de moins… J’allais courir avec des garçons qui avaient deux ans de plus que moi et je gagnais. On courait sur la piste couverte de Liévin qui malheureusement n’est pas utilisée actuellement. Le plaisir quand on est gamin vient de la confrontation et de l’envie de victoire. »

Pensez-vous que sans plaisir on ne peut pas aller loin ?

« Pour moi, le plaisir a pris différentes formes mais il a toujours été là. Il a toujours été un moteur. Sans plaisir, on ne peut rien construire de pérenne. S’il n’y a pas ce plaisir, un enfant va arrêter très vite. Le plaisir dépend des personnalités. Il peut prendre différentes formes : parfois être ensemble, parfois battre l’autre, se confronter à l’autre ; parfois avoir des sensations sur son propre corps.»

L’enfance sportive, c’était aussi le temps des copains ?

« J’ai grandi comme ça et après je suis entré dans un groupe d’entraînement, dans un club avec des copains. J’aimais aussi le sport parce qu’il y avait les copains. Je les retrouvais le mercredi, le samedi et progressivement certains soirs de la semaine et ainsi de suite jusqu’au Bac. À la Fac, j’avais aussi un groupe de copains et de copines avec lesquels je partais en « compet ». Encore une fois, on y retrouvait d’autres copains, venus d’autres clubs mais aussi des concurrents que parfois j’admirais parce qu’ils étaient beaucoup plus forts que moi. »

« UN ESPRIT SAIN, DANS UN CORPS SAIN »

Vous êtes tombé dans la marmite… Finalement, vous ne pouviez pas être quelqu’un d’autre qu’un sportif ?

« C’est vrai. J’inclus mon frère et ma sœur. On a toujours fait du sport notamment grâce à mon père. Il avait une philosophie de vie. Il n’a jamais cherché à faire de nous des champions. Ce qu’il voulait c’est que l’on soit bien dans notre peau. Il souhaitait que nous disposions d’une culture générale qui nous permettrait de comprendre le monde. Il voulait aussi nous conduire à un niveau de développement corporel et sportif qui permettrait d’aborder le monde d’une autre manière. On a grandi avec ces deux versants : être performant intellectuellement et scolairement tout en s’investissant dans une activité physique. « Un esprit sain dans un corps sain » disait Montaigne et c’est dans cette logique-là que mon père nous a fait évoluer. Elle résume tout. C’est passé par l’athlétisme et par le décathlon parce que c’était le biais qui nous correspondait le mieux. »

Votre père a tenu ce rôle de l’entraîneur et d’éducateur que chacun rêve de rencontrer ?

« Mon père est mon premier professeur. Je le vois comme un entraîneur à l’ancienne. C’est un formateur mon père. Il s’en fout de faire des champions. Lui, son truc c’est de former les gamins. Les prendre tout petits, leur apprendre à bouger, à faire du sport et de l’athlétisme. Il créée une ambiance dans le club. Il a du caractère. Il est impulsif, colérique. On l’aime ou on ne l’aime pas. Les gens qui sont restés au club gardent de lui un souvenir à vie. Il a vraiment créé des classes et donné la leçon. Les enfants c’est sa famille. J’ai eu la chance de grandir là-dedans. J’ai eu la chance d’avoir une immense famille grâce au sport. Autour de moi, il y a des gens qui sont de ma famille, pas par le sang mais par le sport. »

Votre frère aussi a beaucoup compté dans votre enfance sportive ?

« Mon frère ? Je pouvais tout lui donner mais il ne pouvait pas me battre (rire). Dès qu’on a pu s’entraîner ensemble, c’est lui qui me poussait toujours dans mes derniers retranchements. C’était mon meilleur « ennemi » et mon meilleur copain. On avait trois ans d’écart. Ma sœur était un peu plus jeune (5 ans de moins). On a partagé tellement de choses. On se chamaillait tout le temps…»

Avez-vous un souvenir marquant de cette période ?

« Des anecdotes, il y a de quoi en faire un livre. On dit qu’une répétition a de sens que s’il y a quelque chose derrière, s’il y a un objectif. Je me souviens qu’à 14 ou 15 ans, c’était l’été, je n’étais pas très doué au poids mais il s’est avéré que la ville de Calais a fait installer un but de football à une dizaine de mètres de l’aire de lancer du poids. Au début de l’été, on lançait le poids et on passait sous la transversale. Au fur et à mesure, on a commencé à toucher la transversale. Cela faisait un bruit d’enfer. C’était hypermarrant. On s’amusait, on lançait et lançait encore et à la fin de l’été, on est passé au-dessus de la transversale. On se disait que les footeux nous avaient pris notre espace d’athlétisme. Donc on a voulu leur montrer qu’ils avaient mis le but trop près… Si on m’avait dit tu vas faire 150 lancers par semaine, pour devenir plus fort, jamais je ne l’aurais fait. Là, on allait spontanément même après l’entraînement rien que pour tenter de toucher la transversale… On avait un but (rire) »

« SENTIMENT DE DETRESSE ABOMINABLE »

Qui étaient vos héros sportifs de l’enfance ?

« Au début je faisais de l’athlétisme pour l’athlétisme et les copains. Il est arrivé un moment où j’ai regardé les JO en 1992, à Barcelone à la Télé. J’avais 12 ans. On m’avait appris à ouvrir les répertoires moteurs et les habiletés motrices sans se cantonner à une seule. Le décathlon c’est complet… Donc je regardais toutes les disciplines parce que je faisais de tout : des haies, du triple saut, du sprint, du demi-fond, du lancer… Je me souviens d’avoir collectionné les posters des champions olympiques. J’ai commencé à m’intéresser aux champions. Ensuite on a organisé nos olympiades et là on s’imaginait être nous-mêmes un de ces champions. »

Devenu champion à votre tour, avez-vous toujours conscience de la nécessité être un exemple pour les enfants ?

« Je suis prof d’EPS de formation. L’éducation et la formation sont mon métier. J’enseigne en Fac mais je n’oublie pas les enfants. Bien sûr qu’il est important de transmettre ce qu’on a pu me transmettre. Quand on est sportif qui est un peu passé à la Télé, on ne doit d’être exemplaire en n’oubliant pas d’où on vient. Moi, j’ai couru après les autographes quand j’étais petit au stade de Liévin donc je ne me vois pas refuser un autographe à un enfant. Je me souviens aussi d’un sportif qui m’avait dit « non » et cela m’avait mis dans un sentiment de détresse abominable. On doit donc être exemplaire dans la façon de s’entraîner et de se comporter. Je ne dis pas qu’il ne m’arrive pas d’avoir des comportements à la con mais avec le temps, je me bonifie. J’essaie de ne pas entacher mon image. Nous sportifs, on se doit d’être exemplaires dans notre comportement. On a un rôle d’exemple à tenir. On ne choisit pas, on l’a et c’est comme ça. On peut ne pas l’assumer mais on le sera pour son fils, son neveu ou le fils de son meilleur ami… Quand on peut être le modèle de quelqu’un on se doit d’être le mieux possible. »

Propos recueillis par Philippe PERON.

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